Dire sur l’art




Anne Regnault- GAC d’Annonay  -  novembre 2009





















A contes  perdus


Elle s’est installée  là pour  quelques semaines.

Elle a  posé dans la maison- galerie ses objets-personnages

Et même déplacé  une  partie de  son intime- atelier

Elle  s’est installée là sur la pointe des pieds

Fureteuse,  travailleuse de l’ombre et des rêves

Si elle accepte d’ habiter  ce lieu c’est pour mieux  permettre la rencontre


On va entrer, rencontrer,

On va frôler les choses du  quotidien

Les dérisoires

Et assister à leur merveilleuse transformation

Magie de l’assemblage


Vite saisis par  l’émotion qui naitra inévitablement

Car ici l’indifférence est difficile à tenir…

Devant la grâce d’une démarche modeste et ouvrière

On va  alors s’émerveiller

Chaque objet chez Anne Regnault est un appel au dépassement


Alors, tout naturellement, sur nos lèvres redevenues enfants

On va sentir monter l’excitante  petite phrase, celle du début du conte retrouvé :

« Il était une fois »…


La glaneuse

Enfouie dans la décharge, penchée sur l’étale d’une quelconque brocante

Elle  ne peut résister

La chineuse sent,  cherche ce qui traine ici et là

Ce qui peut échapper au massacre

Son  regard ample et précis fouille dans les résidus

Là, abandonnés, en perdition,

D’un regard spécialiste, elle les observe


Les restes

Elle choisit de prendre ceci

De s’emparer de cela

De résister au dégât de l’oubli,

Et du jeter à tout va.


Saisir un devenir


Les ingrédients

La récolte sera dense, sélective,  intuitive et compulsive parfois,

Accumuler, pour  garder encore et encore

Ainsi, la matière du travail se constitue,



Le cabinet

Avant d’agir

Il faut préserver la précieuse récolte de presque riens

La  classer, la ranger  méthodiquement dans les petites cases prévues de la pièce- atelier

Tous, chacun chez eux


Fabriquer

Dans son  cabinet de curiosités la fée recycleuse s’agite lentement

Autour d’elle tout est là, comme une couvée qu’elle dorlote et surveille

Instants aigus

C’est alors que  l’élan de l’intuition  tisse ses liens

Avec la minutie de la brodeuse , la précision de la joaillère,

Elle assemble, elle monte, colle, coud,

Se nourrit d’un corps féminin à naitre                                                                                                      pour  faire  naitre l’impossible





















L’impossible poupée…


La muette, la fragile, la dure, la douce, la tout

Avec elle,  nos violences , nos tendresses, notre domination, rappelées




Bourreaux


Tu es à moi

Tu m’appartiens

Tu es ma chose


















La fée joue à la sorcière

Manipule, disloque, fragmente martyrise, transforme,

Pour faire naitre l’anormale beauté

Celle, oubliée, des

Chimères et Furies sorties des

tréfonds de nos mythes ancestraux

de nos légendes perdues

Vouivre, Méduse, Sirène….

Monstres salutaires

A la beauté guerrière






















Kitsch

Objets paradoxaux, nés du trivial et du profane

Le choc de la rencontre tient dans l’audace d’une réappropriation d’associations triviales.

Hétéroclites, séparés de leurs contextes d’origine, démodés , ces  pauvres et dérisoires petits objets perdus, fragments d’un tout halluciné deviennent  interdits au toucher,

Inviolables

Ce qui se joue ici frôle le sacré

Sans avoir l’air d’y toucher l’univers lyrique et baroque d’Anne Regnault dialogue avec l’histoire et ses références. Chaque titre précise l’idée et sa source :Piéta, danse macabre, Petites morts, Hans,  clin d’œil Hans Bellmer…..

Anne Regnault  se sent complice d’Annette messager, .

Posture DADA et surréalisme ne peuvent manquer de nous effleurer, même si la relation systématiquement évoquée à Hans bellmer l’agace un peu . Parler de Niki de St Phalle parait plus juste mais  il nous faut également  remonter aux vanités du 17ème, et plus loin encore à Jérôme Bosch .


Comme un défi à l’amnésie bienséante et convenue de nos propres enfances, de nos fuites et de nos lâches abandons, Anne Regnault, artiste- autodidacte- faiseuse de rêves, revisite en acte les tréfonds de nos pulsions et fantasmes universels, sans malveillance


Bien sûr, elle aimerait qu’on la laisse tranquille avec les raisons de  ses déraisons

Ces jeux de petite fille, si cruels et  si candides à la fois sont à éprouver, et c’est tout…

Bien sûr elle aimerait qu’on effleure ses douces  monstruosités  en riant

Et que tout reste léger

« C’est pour de rire »   disent les enfants


Puisse t-elle nous aider à  rencontrer  à nouveau et  gaiement  l’ énorme  « puppa » qui sommeille certainement  toujours en chacun de nous.


 

Mireille Cluzet  5 octobre 2009

………………………………………………………………………………………………

Rappelons que le signifiant « poupée », apparu au 12ème siècle, qui semble venir du latin puppa , càd sein, mamelle, outre la figurine qui sert de jouet, désigne aussi celle qui sert de but au tir, et que le signifiant « pupille » a la même origine, désignant l’image qui se dessine au fond de l’œil, aussi bien que le siège de la vision. Les grecs l’appelaient aussi core, la jeune fille.